1000 Degrés

Épisode

9

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Echec et mat

“Nos vies ont été sacrifiées sur l’autel de la connerie de nos parents”.

Pendant plusieurs mois, les journalistes Adèle Humbert et Emilie Denètre ont travaillé sur une ancienne affaire judiciaire. 1000 Degrés est le premier podcast d’enquête français.


Durée : 
63
min.
16.11.2020
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Echec et mat

Le rôle de la mémoire dans les affaires judiciaires

Dans cet épisode, nous comprenons à quel point le temps qui est passé a joué un rôle crucial dans notre enquête. Nous avons dû composer avec des mensonges, des vérités arrangées, des souvenirs reconstruits, des non-dits… ou des mémoires qui se libèrent. Pour mieux appréhender ces questions liées à la mémoire, nous sommes allées interroger Olivier Dodier, docteur en psychologie, et membre du laboratoire de psychologue sociale et cognitive de Clermont-Ferrand.

Insider Podcast : Dans votre thèse, vous avez pu expérimenter l’idée de souvenirs « reconstruits », pouvez-vous nous expliquer l’expérience que vous avez menée ?
Olivier Dodier : En fait, il était prévu que je montre une expérience de don du sang à un groupe d’adolescents, et pour des raisons éthiques, j’avais décidé de ne pas de ne diffuser le moment où l’aiguille pénètre dans le bras, car je sais que cela peut mettre certaines personnes mal à l’aise. On voyait donc à chaque fois, l’infirmière qui passait de la Bétadine sur le bras puis, directement après, l’aiguille était plantée et l’on voyait le sang en train d'être pompé.
L’expérience était assez simple : on montrait cette vidéo, puis une semaine plus tard, nous demandions aux adolescents de raconter ce qu’ils avaient vu, avec une question ouverte et une expression libre. Spontanément, un tiers des adolescents nous ont rapporté avoir vu l'aiguille être plantée dans le bras, et lorsque je leur demandais de nous en dire un peu plus sur cette technique, ils étaient capables de donner beaucoup d'informations, de décrire la taille de l'aiguille, le sang qui coulait en sortant l'aiguille, le coton utilisé pour essuyer le sang, etc.
Ils étaient capables d'élaborer quelque chose qu’ils n’avaient pas vu, tout simplement parce que si et événement n’existait pas [ndlr: la pénétration de l’aiguille dans le bras] dans la vie réelle, c'est impossible de passer de la scène de la Bétadine à celle du sang en train d’être pompé. Forcément, il faut que quelqu'un plante l'aiguille. Si jamais il manque cela, l'événement n'a aucun sens. Donc tout simplement parce que cela fait sens, parce que c'est logique, parce que cela doit se passer comme cela, le cerveau, tout seul, va venir combler les trous à l’aide de ses connaissances préalables, pour donner du sens.

“Le cerveau va venir combler les trous à l’aide de ses connaissances préalables pour donner du sens.
— Olivier Dodier

Insider Podcast : A-t-on des exemples d’affaires judiciaires dans lesquelles ce mécanisme de reconstruction de souvenirs a pu affecter certains témoignages?
Olivier Dodier : Dans l’affaire d’Outreau, on sait que beaucoup d’informations ont été suggérées aux enfants, mais on sait aussi qu’ils ont intégré à leurs souvenirs des faits des éléments qu’ils avaient en réalité vu à la maison, par exemple, et sans que cela soit intentionnel de leur part.
Plus largement, on peut émettre l’hypothèse que dans n'importe quelle affaire judiciaire, tout témoignage basé sur la mémoire contiendra des éléments reconstruits, parce que c'est ainsi que fonctionne la mémoire : c'est un processus permanent de reconstructions. Il y a tout le temps des petits manques, des petites brèches que le cerveau va nécessairement chercher à combler. La plupart du temps c'est anodin, mais on peut aussi tomber sur un témoignage très important dans lequel un élément sera erroné.

“Dans n’importe quelle affaire judiciaire, tout témoignage basé sur la mémoire contiendra des éléments reconstruits, parce que c’est ainsi que fonctionne la mémoire : c’est un processus permanent de reconstructions.
— Olivier Dodier

Insider Podcast : Peut-on être catégorique quelques heures après un drame, notamment devant les gendarmes et les policiers, et se tromper sans le vouloir?
Olivier Dodier : Bien sûr ! Ce qu'il faut savoir, c'est que le “faux souvenir” au sens scientifique du terme –  c’est-à-dire toute modification ou erreur dans un souvenir même si cela concerne un micro bout du souvenir – est, pour la personne qui le donne, un vrai souvenir ! Cela veut dire que la personne s’en souvient vraiment ! Donc oui, on peut très bien être absolument affirmatif sur un élément qui en fait ne s’est en réalité jamais produit. D’ailleurs lorsque l’on créée le “faux-souvenir”, il s’ancre dans la mémoire, avec même des expériences sensorielles liées à ce souvenir, et c’est alors impossible ensuite de démêler le vrai du faux.

“Le “faux souvenir” s’ancre dans la mémoire : dès lors, on peut très bien être absolument affirmatif sur un élément qui ne s’est en réalité jamais produit.
— Olivier Dodier

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